27Sept.

Comment et pourquoi enseigner le numérique ? 2

Posté par christophe le 2011-09-27
dans De l'éducation aux médias

2011

Partie 2 : qu’est-ce que le numérique ?
 

Le numérique est une histoire de 0 et de 1 : toute information numérique n’est écrite que grâce à ces deux caractères. Les machines exploitent cette information grâce à des langages capables de les transcrire. L'utilisateur de ces machines n'a pas besoin de comprendre ce codage, puisque des interfaces lui sont proposées afin qu'il puisse demander à la machine de traiter les informations et de les transcrire elle-même en 0 et 1. Ces interfaces sont à la fois matérielles (clavier, souris par exemple) et logicielles.
 
Par exemple, pour écrire un texte un utilisateur peut utiliser un logiciel de traitement de texte lui offrant l'interface nécessaire et les fonctionnalités adéquates. En enregistrant son texte, il confie au logiciel la tâche de procéder à la création d'un fichier, par exemple « mon texte. doc ». Ce fichier est identifié par son nom (mon texte) et son extension (doc), mais « en cuisine » le logiciel a effectué une transcription du texte en une suite de 0 et de 1 ; c'est le contenu du fichier lui-même. Cette transcription permet à n'importe quelle machine numérique de comprendre le contenu (sous sa forme binaire, de 0 et de 1) et de le retranscrire à l'utilisateur (sous sa forme texte). Le seul impératif pour la machine est de posséder un logiciel capable de comprendre l'extension « doc », la clé de transcription des 0 et des 1.
 
A cette étape de la démonstration, peut-être est-il intéressant de procéder à un retour en arrière, avant le numérique, lorsque l’information écrite l’était sous une forme entièrement dépendante et indissociable du support. Ainsi, un enregistrement audio sur un vinyl est une gravure physique d’une courbe analogique, celle du son. Dissocier la gravure de son support est simplement impossible. Ainsi, le texte d’un livre papier n’existe pas en soi. L’information imprimée est indissociable de son support et de l’encre ayant servie à la fixer. Ainsi, une photographie résulte de la réaction physique des matériaux utilisés à la lumière. La duplication de l’information n’est rendue possible que par le passage obligé par le négatif, l’original de cette réaction physique.
 
L’arrivée du numérique, chacun l’a vu et le voit aujourd’hui, a fait disparaître de nombreux matériels et supports : adieu les tourne-disques, les cassettes magnétiques, les appareils photos argentiques. Le numérique, comme aucune technologie ne l’avait fait auparavant,  a supplanté tous les autres modes, tous les anciens supports, devenant le mode quasi-unique d’écriture dans tous les domaines.
 
Mais ce qu’il faut comprendre au-delà de ces considérations pratiques, c’est qu’elles sont la conséquence d’une généralisation de l’acte d’écrire l’information : l’information est dissociée de son support.
 
Pour autant, elle ne l’est pas de son format, en ce sens que, comme pour tout support, l’acte d’écrire est guidé, influencé, formaté par le support qui l’accueille. Dans le cas du numérique, nul ne peut nier écrire différemment dans un email, un sms, un blog, etc. de la même façon qu’on n’écrit plus dans un email comme on le faisait dans un courrier sur papier. Lorsque l’Homme écrivait sur des tablettes d’argile, l’information qu’il y gravait était d’ordre utilitaire. Il y archivait des informations, par exemple comptables. Par la suite, chaque nouveau support lui a permis de nouvelles possibilités en matière d’acte d’écrire : le parchemin, le codex, le livre puis le numérique lui ont peu à peu ouvert de nouveaux horizons, et une toujours plus grande démocratisation.

De la complexe notion d'outil au principe de Révolution

Si l’information écrite se dissocie de son support, quid de l’outil ? La question est importante car elle nous repositionne par rapport au principe de Révolution, et nous permet de mieux le comprendre. Car, en effet, si le numérique est un outil pourquoi se poser tant de questions ? les outils plus perfectionnés remplacent les autres ; nous devons apprendre à maîtriser les premiers, et nous oublions les seconds. Or, dans cette ère numérique se profile déjà autre chose : un morceau de musique au format mp3 peut, tour à tour, être lu sur divers appareils numériques, échangés, partagés, modifiés. L'information n'est plus exclusivement liée à un support.
 
Selon Gérard Berry, “l’informatique n’est pas un outil, c’est une nouvelle façon de penser le Monde”. Pourquoi dit-il cela ? On peut objecter le fait que la numérisation de l’information impose de maîtriser des outils (matériels et logiciels) et que l’essentiel est de savoir qu’en faire. A quoi bon un marteau si on n’a nulle pointe à pointer ? En ce sens, le principe d’outil est cohérent mais il ne s’applique pas au numérique, seulement aux divers matériels et logiciels qui l’exploitent. C’est une vision salvatrice car elle nous éloigne du faire-ou-avoir-comme-le-voisin. Or cette vision, si elle permet à raison de nourrir une réflexion et une compréhension de nos propres usages et besoins, ne peut être qu’une première approche qu’il faut tôt ou tard accompagner d’une prise de recul : considérer définitivement le numérique comme une nouvelle façon de penser le Monde, parce qu’étant une nouvelle façon de l’écrire. Si les logiciels et les objets issus du numérique sont des outils, le numérique, lui, n’en est pas un : il révolutionne.

Consommateurs ou créateurs ?

C’est uniquement dans la prise de conscience de cette globalisation de l’acte d’écrire que nous pourrons nous y émanciper. Nombreux sont ceux (nous le verrons dans les prochains articles) qui alertent de la menace consumériste liée au numérique. Il faut comprendre deux principes simples :

Tout d’abord, le numérique permet des bénéfices comme jamais vus auparavant. De nombreuses marques tendent à enfermer leurs produits numériques dans des systèmes que l’utilisateur ne contrôle pas. Ainsi, par simplification des interfaces il faut souvent comprendre : enchaînement à des formats imposés. Plus une marque produit des objets dits fermés (comprendre : on ne peut en faire que ce que la marque veut qu’on en fasse), plus elle maîtrisera les usages, et donc les ventes des “petits frères”. La mouvance des logiciels et formats libres s’inscrit contre ces procédés commerciaux voués à nous forcer de changer souvent nos produits. Elle prône, contre ces entreprises commerciales à court terme, l’ouverture, la transparence dans les formats à long terme.

Ensuite, la dissociation du support nous invite à repenser le pouvoir et l’économie. Or, ceux qui détenaient un pouvoir avant le numérique sont en passe de le perdre, en ont peur, et se révoltent contre lui : des maisons de disque et d’édition qui possédaient le monopole par un coût démesuré de la production et de la diffusion, aux politiques et médias d’information qui maîtrisaient entièrement la communication de façon verticale, nombreux sont ceux qui craignent le déploiement massif actuel d’une numérisation libérée et horizontale, voire démocratisante.
C’est autour de ces problématiques majeures, quoique complexes, que se dessine une bataille déjà commencée : celle qui fera de nous des consommateurs ou des créateurs. C’est ainsi qu’un sujet aussi complexe que le numérique se résume finalement aussi simplement. Il nous faut comprendre la nature même du numérique afin de maîtriser l’acte d’écrire et ne pas contribuer à tuer dans l'œuf la démocratisation de cet acte. Les diverses volontés de fermer ou dé-neutraliser Internet, et les luttes, vaines à n’en pas douter, contre ce qui est appelé “piratage” ne sont que les signes que cette bataille est engagée.

A l'avenir, nous vous le cacherons

C’est dans ce contexte de rééquilibrage des pouvoirs que l’enseignement du numérique au plus grand nombre est essentiel. Démocratiser l’informatique ce n’est pas enseigner la bureautique (ancrée dans son époque et déjà mourante), mais c’est enseigner son essence-même : les principes de la numérisation, le développement informatique, etc.

C’est uniquement ainsi que nous nous doterons de contre-pouvoirs face au “big brother” qui nous menace. Il est évident que cette symbolique est sans cesse évoquée, jusqu’à l’usure, mais la vigilance est de rigueur.

Imaginez : un mode unique d’écrire l’information, le numérique ; des pouvoirs concentrés entre les mains de multinationales dont le but est commercial (vente de produits numériques, d’information, etc.) ; des formats numériques non libres, maîtrisés par ces seuls pouvoirs...  Ceci n’est un avenir ouvert ni à l’individu et à la liberté de penser, ni à la démocratisation de l'acte d'écrire.

Imaginez encore une informatique cachée, sous la peau par exemple, « embarquée » et en dialogue permanent avec votre environnement. Tout cela a déjà commencé : des recherches médicales
1 aux publicités communiquant avec votre mobile malgré vous pour vous afficher la « bonne » annonce, nous en prenons déjà le chemin.

Enseigner le numérique, c’est proposer de le comprendre pour écrire le Monde, pas le subir. C’est proposer de faire naître des créateurs et de “moraliser” les consommateurs.

Afin de mieux comprendre les enjeux, je ne peux que vous conseiller le visionnage de conférences de deux experts très pédagogues :

1Un exemple récent : http://www.slate.fr/lien/42475/ordinateur-peau-sur-sous 

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