4Octobre

Comment et pourquoi enseigner le numérique ? 3

Posté par christophe le 2011-10-4
dans De l'éducation aux médias

2011

Partie 3 : que nous dit-on déjà ?

Nous l'avons vu au travers des deux premiers articles : le numérique et ses problématiques sont complexes à entrevoir. Il est d'autant plus périlleux de s'aventurer dans une certaine forme de futurologie mal maîtrisée. Pourtant, parler d'éducation au numérique c'est oser estimer l'importance de la chose pour l'avenir de nos enfants, et donc tenter de percevoir notre société actuelle / future dans son rapport au numérique.

Dans cet article, je vous propose de vous résumer, dans un état de l'art non exaustif et raccourci, différentes réflexions en cours de divers courants ou spécialistes. Il vous sera par la suite aisé de vous aventurer plus loin dans les problématiques dans lesquelles vous aurez trouvé un intérêt.

Etat
de l’art non exhaustif

Ars Industrialis
1 est une association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit, fondée par Bernard Stiegler 2. Elle considère les technologies numériques comme étant pharmacologiques, c’est à dire autant le remède que le poison, porteuses du meilleur comme du pire. La particularité intéressante de ce point de vue est le rapprochement qui en est fait par Ars Industrialis à son courant de pensée centré sur la prolétarisation, qu’elle définit non pas comme l’état d’une pauvreté ou d’une classe sociale “inférieure” mais comme une perte de savoir. Le prolétaire est celui qui a perdu son savoir et qui ne peut plus s’en saisir pour se libérer de sa condition sociale. Ainsi, les technologies numériques sont-elles en capacité à la fois de nous enlever notre savoir (on imagine aisément les occasions où des fonctionnalités facilitatrices de machines y parviennent ou y parviendraient) et de nous permettre de l’exploiter (en multipliant notre champ d’action). Pour l’illustrer, il n’est pas difficile d’imaginer qu’à plus ou moins long terme l’usage de la téléphonie mobile, par l’opportunité qu’elle offre à ne jamais être isolé de sa “tribu”, pourrait nous enlever un potentiel en terme d’autonomie. En effet, sans mobile, en panne sur un bord de route, nous cherchons par nous même l’aide extérieure (voisinage, automobiliste passant par là, etc.) ; mais munis d’un mobile, le besoin de cette compétence à être autonome est réduit (sans parler de l'attention de l'autre à porter secours à autrui). Il suffit de contacter un proche, voire l’assistance automobile. Il n’y a alors aucune nécessité de développer la compétence, qui disparaît. Au-delà, ce sont les usages et les liens sociaux qui mutent, dans une sorte de “chacun chez soi”, dans une société où l'usage numérisé remplace le lien social, où les interfaces ne nécessitent plus le contact direct (le web marchand en est déjà le signe). Une étude récente a d’ailleurs mis en exergue l’incapacité des réseaux sociaux à lier au-delà des communautés ; au contraire, le communautarisme y est renforcé.

La vigilance sur le caractère toxique du numérique est un élément essentiel de toute éducation aujourd’hui : nous introduisons ou laissons s’introduire des outils qui modifient en profondeur nos usages et pratiques, nos relations sociales, notre rapport à l’autre et à nous-même.

Gérard Berry
3, informaticien membre de l’Académie des Sciences, défend l’idée de l’importance de comprendre le numérique et donc de l’enseigner, notamment dans le cadre d’une Chaire au Collège de France intitulée  « Pourquoi et comment le monde devient numérique » 4. Il argumente au travers de deux nécessités : comprendre en profondeur pour nous inscrire dans une dynamique de création et non pas de consommation, et comprendre et accompagner le processus de modification des schémas mentaux.
Un schéma mental, c’est la façon dont on voit le monde. Il est essentiel d’observer que le numérique modifie en profondeur nos schémas mentaux : chaque adulte peut le constater pour lui-même en tentant d’analyser sa manière de penser son environnement avant l’internet ou le téléphone mobile et après. Il est alors facile d’accepter l’idée qu’un enfant, né après le numérique, le considérera comme indissociable de la nature (dans le sens : ce qui était là avant lui). Ses schémas mentaux seront indiscutablement différents de ceux des générations précédentes. C’est surtout en cela que nous pouvons affirmer que le numérique est une Révolution, pas une évolution.

Le texte et le contexte ont, de tous temps, été indissociables : il ne serait pas venu à l’idée d’un scribe mésopotamien de graver un roman sur des centaines de tablettes d’argile. Ce qu’on y gravait était pratique, de la comptabilité par exemple. Les apparitions des papyrus, des codex, des livres manuscrits ont toutes contribué à donner à l’acte d’écrire un sens nouveau, une dimension nouvelle. L’imprimerie a donné un autre élan au livre, permettant aux gens de lire. L’internet et les outils numériques participent du même principe : l’acte d’écrire après eux ne sera plus le même. Nous n’en sommes qu’au début de cette nouvelle phase, mais quelques études permettent déjà de nous projeter au coeur de réflexions. Ainsi, pour les auteurs de “l’écriture des médias informatisés”
5 les médias informatisés sont caractérisés par “le social, le sémiotique et le technique [qui] y sont socialement interdépendants.” Ce qui est écrit au travers du numérique influence et est influencé par son existence sociale et celle de son support, et par son support lui-même (un formulaire, un forum internet, un email, un sms, etc. Ce qu’on aurait autrefois dit d’une façon unique dans un courrier peut prendre ici de multiples formes).

Ces mêmes auteurs, comme d’autres d’ailleurs, remarquent que par le passage au numérique, “on repère une tendance à l'effacement de certaines frontières entre les tâches, si bien que s'instaure une relative perméabilité entre les fonctions”. Dans les temps et espaces privés et professionnels, le numérique entre en conflit avec la structuration passée : être interrompu par un email est devenu tellement courant qu’on estime que toute personne travaillant derrière un bureau ne peut pas avoir plus de 15mn d’attention non perturbée par un email. Co-auteur des “vrais révolutionnaires du numérique”
6, Christophe Deshayes s’intéresse à un sujet d’avenir : en entreprise, l’apparente déstructuration des méthodes de travail des jeunes générations, qui ont complètement assimilé la plupart des nouveaux usages numériques, verra-t-elle, comme il le pense, surgir une nouvelle intelligence, une autre capacité à produire, à créer, et lui sera-t-elle supérieure ?

Enfin, Tisseron met en garde sur les comportements et dérèglements pouvant être générés faute de connaissance des outils ; il s’est notamment consacré aux écrans et aux déséquilibres réel / virtuel qui en naissaient et au jeu vidéo, apportant aux parents des clés pour apprendre à gérer des situations complexes et problématiques
7. Tisseron a très bien analysé les comportements des jeunes et trouvé des raisons expliquant la fascination qu’ils éprouvent pour les écrans, les jeux vidéos, les conversations via écran interposés. Les parents attentifs aux usages numériques de leurs enfants trouveront chez lui des réponses qui prendront plus de sens s’ils s’appuient aussi sur cet état de l’art.

Quelles conclusions l'éducateur peut-il en tirer ?

La première conclusion qui s'impose à mon sens est qu'il est nécessaire de comprendre fondamentalement le numérique. C'est uniquement ainsi que l'individu saura se prémunir du caractère toxique des technologies. Cela repose la question des usages et des besoins : il est essentiel d'interroger nos besoins et de veiller à ce que l'outil n'impose aucun usage toxique (par exemple, à l'instar de la télé phagocitant les relations dans les foyers).

La seconde conclusion est le corolaire de la première : ne pas tomber dans un refus des usages modifiés par le numérique. Comprendre la notion des schémas mentaux peut nous aider à comprendre comment il est naturel que les nouvelles générations n'aient pas les mêmes rapports aux technologies que leurs aînés. Le jugement de ces derniers est inutile, contre-productif. Ils doivent donc accompagner les usages numériques et les limiter au besoin dans la limite qu'impose les valeurs et les liens culturels entre générations.

La troisième conclusion nous interroge sur la capacité du numérique à faire de nous des créateurs ou des consommateurs. Etre créateur, c'est veiller à utiliser des technologies qui ne nous enferment pas ; c'est continuer de démocratiser l'acte d'écrire. C'est veiller à utiliser des technologies au travers desquelles tout individu maîtrise les contenus qui sont les siens (c'est ainsi que l'éducateur, pour comprendre et accompagner les usages des réseaux sociaux, doit comprendre ce qu'est une information numérisée, ce que sont les droits liés aux contenus et les plateformes propriétaires.) Etre consommateur, c'est subir la numérisation sans la comprendre et accepter des langages et formats propriétaires ainsi que des droits qui nous privent de notre liberté d'entreprendre, d'écrire librement, bref à terme... de penser le Monde.

La quatrième conclusion est l'importance que l'éducateur doit donner au texte. Si les usages modifient le sens du texte, par le simple format, il apparaît important d'autant enseigner l'usage des outils que l'écriture elle-même : comment tenir compte des outils dans l'écriture de nos textes, tenir compte du caractère synchrone / asynchrone des communications, etc. Le sens des textes, la grammaire, le caractère relationnel des communications sont autant d'apprentissages clés interdépendants.

5l’écriture des médias informatisés

7Tisseron, l’enfant au risque du virtuel

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