10Février

Comment et pourquoi enseigner le numérique ? 4

Posté par christophe le 2012-02-10
dans De l'éducation aux médias

2012

Partie 4 : enseigner à l'ère numérique

 

Il n'y a pas de prise de conscience des enjeux, et cela s'est ancré dans les politiques publiques depuis plusieurs décennies. Cet avis est partagé par d’imminents universitaires qui se rejoignent dans des champs disciplinaires différents : Gérard Berry1 et Olivier Le Deuff2
Les politiques mises en oeuvre ne tiennent pas compte des problématiques de manière globale et complexe. Au mieux, elles se concentrent sur la formation aux usages qui ne peut conduire qu'à un retard sur les évolutions technologiques et sur la conscientisation des enjeux sociaux.

Ces politiques sont schizophrènes : d'une main elles partent du principe que les jeunes maîtrisent mieux le numérique que leurs aînés, de l'autre elles ne forment qu'à ce qui devrait, si ce principe était vrai, être déjà acquis. Or, il est faux de croire que les jeunes maîtrisent. En effet, bien souvent ils acquièrent des compétences de façon empirique. Cela n'a rien de grave et serait même rassurant, mais il ne s'agit pas là de maîtrise, celle-ci impliquant la capacité à reproduire dans un contexte différent et à avoir une approche métacognitive sur ses compétences. Savoir faire, se débrouiller, bidouiller, ne sont pas maîtriser.

Il est donc urgent de considérer que l'enseignement du numérique doit s'inscrire de façon globale dans un ensemble d'apprentissages à apporter à l'individu : la lecture, l'écriture, la recherche d’information l’esprit critique, etc. Le numérique est une nouvelle façon d'écrire le monde, de s'écrire soi-même ; il faut donc avoir une approche transversale et non orientée « outil » : enseigner l'usage d'un traitement de texte de façon technique (connaître le clavier, comprendre les fonctionnalités, etc.) n'a aucun sens dans la mesure où les outils évoluent et que cela peut passer par des enseignements plus pertinents et constructifs. Ce qui ne veut pas dire que l'apprentissagede ces techniques ne sert à rien : il y a juste confusion entre enseigner et apprendre. Il est aisé d'observer, nous l'avons vu, que les jeunes acquièrent vite les capacités à utiliser les outils. Des méthodes pédagogiques qui nécessiteraient ces compétences positionneraient leur acquisition à leur juste place : l'apprentissage des outils se feraient naturellement, de façon souvent autodidacte, et, accompagné de tutoriels, de conseils, de démonstrations, s'accompagnerait d'une dimension supérieure (métacognitive, réflexive, complexe). La manière avec laquelle beaucoup de jeunes manipulent langages informatiques et logiciels professionnels avant même d’en avoir reçu la moindre leçon d’un enseignant est évocatrice : on le voit dans de très nombreux secteurs que sont le développement internet ou logiciels, l’infographie, la réalisation de films ou imageries 3D, etc. Les enseignements professionnels sont d'ailleurs depuis longtemps avant-gardistes et tiennent compte des compétences auto-développées dans leurs sélections d'étudiants : présenter un portfolio de ses réalisations est un plus incontestable. Il est la preuve de réflexes, de techniques déjà acquises, d'une « patte » qu'il convient d'ajuster, de professionnaliser.

Mais il est également urgent de considérer que l'enseignement du numérique doit s'inscrire de façon non détachée de la dimension culturelle. L'école française considère trop souvent qu'il est nécessaire de «suivre» la technologie. On crée systématiquement des sur-couches de programmes éducatifs déconnectées les unes des autres, autant de matières que de problématiques (en “oubliant” d’ailleurs au passage de former les enseignants ou de s’ouvrir au monde du privé pour le faire). Or, la technologie ne doit pas nous faire oublier ce qui nous rassemble : notre culture, celle-là même qui se passe de génération en génération, à travers nos apprentissages, chaque génération apportant des évolutions substantielles qui permettent à la culture de perdurer et d'évoluer dans le même temps. Les enseignements, en n'ayant jamais réellement digéré les technologies du numérique, ont créé la plus grande cassure culturelle qu'on ait connue en ne les comprenant pas, en ne les acceptant pas, en les considérant comme une nouvelle matière pédagogique : il eût fallu, très tôt, comprendre en quoi elles sont utiles, en quoi elles sont toxiques, et comment elles peuvent être une opportunité pour devenir le média culturel idéal, le moyen de ne pas délier les générations.

Pourquoi chercher àlutter contrel'écriture SMS quand on aurait pu la considérer comme ce qu'elle était (un mode de communication) et ne pas l'opposer à l'écriture « en bon français ». La première n'est pas la cause de la mauvaise acquisition de la seconde, et pendant que les politiques cherchaient à lutter, les enseignements ne progressaient pas et la compréhension réciproque des générations alors éloignées par des pratiques différentes se déliquéfiait. De la même façon aujourd'hui,lutter contreFacebook ou le téléchargement illégal au travers du B2i et du C2i n'a pas plus d'intérêt, et chercher, artificiellement au travers de l’école, à faire comprendre la dernière loi qui tente maladroitement de cadrer les usages, est à la fois une perte de temps, un recul sur les enseignements et un fossé qui se creuse entre génération. C'est à dire un fossé culturel. C’est à dire une incompréhension mutuelle.

Enseigner le numérique... VS enseigner avec le numérique ?

Cela n'a donc aucun sens d'opposer ces deux propositions. Les deux vont de pair.

Il est assez utile de dresser une liste des sujets, notions, problématiques qui pourraient constituer tantôt des axes de travail, tantôt une gamme de ressources pédagogiques, voire un prétexte pédagogique. Voici quelques pistes :

 

  • La littéracie, qui se définirait ainsi selon Olivier Le Deuff : « plus qu'une simple mesure des compétences en lecture, [elle] sert à évaluer la façon dont les adultes utilisent l'information écrite pour fonctionner en société ». Il nous complète le tableau en préconisant que les littéracies «doivent apporter des réponses aux trois phénomènes qui prennent de l'ampleur dans les environnements numériques : les infopollutions (désinformation, surabondance, redondance, spams, etc.) ; les négligences informationnelles ; la complexité du document numérique et les bouleversements dans les médiations traditionnelles. » Pour résumer : considérer les formes d’écriture, y compris de soi, comme autant de moyens d’aider  l’individu à se former sur la distance à l’information et la communication ; faire prendre conscience que l'acte d'écrire, au-delà du média qu'on utilise, consiste à acquérir énormément plus de compétences que la technique (tenir un crayon, former des caractères, taper au clavier, etc.)

  • La prise en compte des problématiques de façon non disciplinaire : comprendre l’informatique, en tant que mode d’écriture et en tant qu’outils, est important mais ne supplante pas la nécessité de d’appréhender la complexité du sujet. Je parle ici du principe de complexité décrit par Edgard Morin, définissant le tout comme plus que la somme de ses parties.3 Ainsi, on s'apercevra que le numérique fait l'objet de nombreux questionnements de la part de Sociologie, des Sciences de la communication et de l'information, de la Philosophie, etc.

  • La toxicité potentielle des outils numériques. J'invite le lecteur à consulter une carte mentale de ma conception sur l'e-mail4. Il est intéressant et très accessible, selon ce modèle, d'exercer l'individu à se questionner sur ses propres usages, voire ceux de la société dans son ensemble.

  • L'éducation aux médias. Ce questionnement est essentiel à la compréhension du numérique aujourd'hui car la dimension informationnelle lui est intrasèque. De nombreux médias eux-mêmes peuvent nous y aider : les sites Acrimed5, Internet actus6, mais aussi la littérature de science fiction qui a traité ces sujets à leur façon depuis déjà longtemps (Bradbury, Azimov, Barjavel, etc.)

  • La compréhension des formats numériques : les extensions des fichiers, les classements de l'information numérique, les licences, les codes sources, etc. Autant de sujets dont les deux dimensions, technique et sociale, sont intimement liées. La compréhension de la dimension technique permet de prendre la mesure de la dimension sociale : il est ainsi impossible de comprendre les passions véhiculées autour de l’Hadopi et de la neutraité du net, et leurs enjeux pour demain, si on ne comprend pas ce que sont, d’un point de vue technique, internet, les formats des fichiers et les licences logicielles. Or, ne pas les comprendre nous rend plus sensible aux discours publicitaires et rétrogrades des industries culturelles, nous plongeant ainsi dans un état plus propice à la consommation, à l'usage basique des produits et bien de consommation numérique, nous éloignant alors d'une maîtrise consciente et complexe des outils.7

  • La compréhension de ce qu'est, techniquement, l'écriture numérique. Par exemple, au travers de ce qu'est une photo numérique par rapport à une photo argentique, ou ce qu'est un mp3. En comprenant que le passage de l'analogique au numérique a permis la dématérialisation de l'information et ainsi la dissociation donnée / support, on comprend mieux les enjeux actuels, et on se permet de la mettre en perspective avec l’écriture et son histoire : des peintures des grottes aux enjeux de la neutralité du net et des formats libres, par exemple...

  • L'identité numérique est un enjeu à elle toute seule. Elle est définie par l’ensemble des traces laissées sur internet, volontairement ou pas, sous la forme de messages, de documents, d’informations et qui concernent un individu ; toutes traces déposées par l’individu lui-même ou par autrui. L’identité numérique est un autre soi, difficile à maîtriser, qui peut nous échapper, que l’on peut modeler, différencier de son identité réelle. Elle est également évidemment constituée par nos avatars (dans les jeux, les forums, etc.). Comment alors considérer son activité en ligne, souvent perçue à tort comme virtuelle, si elle amène à créer une identité numérique distincte de sa propre identité ? Au-delà de cette question en existe une autre : une personne qui n’a pas ou peu d’existence sur le net (pas de facebook, pas d’e-mail, pas de site perso, etc.) a une identité numérique très “pauvre” (faiblement tracée), ce qui, socialement, peut peser négativement sur sa propre identité réelle.

Il est évident qu’un simple enseignement technique aux usages ne permet pas de rendre compte de la complexité du sujet. L’idéal est d’amener à faire prendre conscience de l’existence de tous ces questionnements, d’en circonscrire certains, et de comprendre un maximum de technologies, même globalement, afin de ne pas demeurer un consommateur alors forcément dépendant.

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9rard_Berry

http://www.guidedesegares.info/, “La formation aux cultures numériques”, Olivier Le Deuff, Edition FYP, collection Société de la connaissance

3Eduquer pour l’ère planétaire”, Edgar Morin (http://fr.wikipedia.org/wiki/Edgar_Morin)

4 Carte disponible à l’adresse suivante : www.rohou.fr/documents/numerique/email-usages-et-limites-v1.3.pdf

http://www.internetactu.net/

7 J’invite à consulter à cet effet l’excellent ouvrage collectif “la bataille Hadopi” qui permet une lecture des enjeux actuels que les médias de masse « oublient » : ouvrage sous licence Creative Commons, disponible gratuitement en téléchargement (http://www.inlibroveritas.net/la-bataille-hadopi.html)

 

 

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