11Octobre

Le politique, la pédagogie et le journaliste

Posté par christophe le 2013-10-11
dans De la culture télévisuelle

2013

Combien de fois n'entend-on pas « il faut faire de la pédagogie » de la part des politiques et des journalistes ? Cette formule magique, « de la pédagogie », apparaît lorsque son porteur souhaite opposer aux idées anti-système les idées du système. Elle est magique car elle permet de court-circuiter toute discussion, faisant mourir par là-même toute la promesse d'un système démocratique : il n'est plus question de confronter les arguments. Le porteur de la formule met fin au débat, infantilise son auditoire et le somme de croire que s'il n'est pas d'accord avec l'idée du système c'est uniquement parce qu'il ne l'a pas bien comprise. Il faut donc le lui ré-expliquer en usant de … pédagogie !

Il est intéressant de s'arrêter sur ce processus hypnotisant, et de revenir à la fois sur le sens du terme « pédagogie » et sur l'acception, fausse, mais entrée dans les usages.

Le terme pédagogie vient du grec « enfant » et « conduire » et signifie l'art d'éduquer. Une acception récente tend à enlever au mot le rapport à l'enfant et désigne l'ensemble des méthodes se rapportant à l'éducation et la transmission.

Il me semble important de réfléchir un instant à cet élargissement du sens. En effet, de pédagogie est né un autre terme : andragogie. Du grec andros, homme, ce dernier désigne l'art d'enseigner à l'adulte. Tout formateur pour adulte intéressé par le sujet saura que la littérature se questionne sur la réalité des différences entre pédagogie et andragogie, une frange de celle-ci prétendant qu'au fond l'andragogie varie très peu de la pédagogie ou que la pédagogie peut très bien se suffire des principes andragogiques. Pour ma part, j'ai observé et observe toujours que l'adulte et l'enfant diffèrent fondamentalement dans leur manière d'apprendre et que, même s'il est normal qu'existent des ponts, des principes, des méthodes communes, la différenciation entre les deux sciences reste essentielle.

J'ose tenter un raccourci : plus l'individu grandit, plus il lui est possible de s'autonomiser dans son apprentissage. Cette autonomie lui vient de son expérience de l'apprentissage mais aussi de sa capacité à utiliser de plus en plus d'acquis pour acquérir de nouveaux savoirs. Tout apprentissage est avant tout un désapprentissage, un déséquilibre entre ce qui est nouveau et ce qu'on savait ou croyait savoir. Il s'opère alors un conflit cognitif qui devient un des moteurs de l'apprentissage. Or, il s'avère qu'en andragogie ce conflit cognitif est bien plus essentiel qu'en pédagogie et que l'adulte a toujours besoin de se référer à ce qu'il sait ou croit savoir, de se rattacher à son expérience, de faire du lien avec son passé, son activité et ainsi donner du sens à tout nouveau savoir. Pour résumer, il n'est pas possible de prendre l'adulte pour un enfant. Un adulte ne s'éduque pas, il peut apprendre et il est possible de lui enseigner des savoirs. Il faudra cependant toujours compter sur lui pour réagir au conflit cognitif et se créer son propre savoir : nous n'apprenons pas aux autres, nous leur enseignons des savoirs qu'ils s'approprient. Eux, les apprennent. La nuance est d'importance.

Allons plus loin. Qu'y a-t-il derrière le terme pédagogie dès lors que nous sortons du champ scientifique ? Il y a ce qu'une majorité de la population française a comme conception par sa propre expérience. Il n'y a pas la réflexion et la culture pédagogique, pas plus qu'une conscience de divers courants, méthodes et modèles ; il n'y a pas le rapport à l'autre dans la relation d'enseignement ; il n'y a pas l'objectif ultime de permettre à l'individu de s'individuer. Il n'y a pas tout cela car la majeure partie de la population française n'a connu et ne connaît encore qu'une seule option pédagogique, celle à laquelle elle a eu affaire elle-même à l'école et durant ses études : la transmission des savoirs. Or, non seulement nous nous trompons lorsque nous considérons la transmission comme l'unique méthode pédagogique, mais nous nous trompons également sur l'efficacité du modèle transmissif à la française. La transmission des savoirs est essentielle pour faire société, mais elle n'est valable que lorsque l'individu a les moyens de se les individuer pour participer à la transformation de la société. Nous ne parlons pas de savoirs transmis non modifiables, nous parlons de savoirs qui ne seront savoirs que lorsqu'ils seront partagés, sur lesquels nous pouvons nous entendre. Pour cela, chaque individu va les recevoir, les comprendre et se les approprier afin de les modifier et en faire une connaissance. Les connaissances des individus forment de nouveau des savoirs dès lors qu'ils sont partagés et institués.

Ainsi, considérer que la pédagogie serait une transmission vers une personne passive à qui il faut ré-expliquer ce qu'elle n'aurait pas compris, juste parce qu'elle n'est pas d'accord avec un savoir institué, c'est faire une grossière et très grave erreur.

C'est même, dans le cas des journalistes et politiques qui abusent de ce terme, une faute, une tromperie, un acte totalement vertical et anti-démocratique.

Il est d'autant plus choquant que la société accepte qu'un journaliste ou un politique puisse dire « il faut faire de la pédagogie » sous prétexte que le peuple n'aurait pas compris. Dès que l'un deux brandit cette expression, il est certain qu'il nous infantilise. Il le fait d'un terme, la pédagogie. Se réapproprier ce mot, c'est comprendre qu'ils nous mentent et qu'ils ne veulent pas de la démocratie. Ils ne veulent pas que vous puissiez avoir tout autre avis que le « savoir », institué ou non ou en voie d'institutionnalisation, qu'ils sont en train, par la force et à coups de règles sur les doigts, de vous forcer à croire : de vous transmettre. Appelons cela formatage, hypnose, lobotomie, stratégie du choc ou que sais-je encore ! Il ne s'agit pas de pédagogie car la pédagogie envers l'adulte sous-entend que ce dernier soit considéré et qu'il y ait pour le coup une véritable pédagogie l'incluant dans la fabrication du savoir.

De façon très troublante, les médias télévisuels et l'école s'entendent dorénavant à utiliser les mêmes outils médiatisants : des présentations « dynamiques » à la powerpoint, soit-disant très pédagogiques. Un scoop ? Elles sont parfaitement inutiles dans les deux cas, sauf pour un seul objectif : imposer une opinion toute faite. Je le dis, mais de nombreuses études le disent surtout de par le monde : les outils numériques, notamment de présentation (powerpoint, les TBI, etc.) sont totalement inutiles en terme de pédagogie. De nombreuses critiques révèlent également de leur côté la malignité des « pédagogies » télévisuelles qui prennent la forme de jolies présentations ou de reportages s'adressant plus à notre inconscient collectif qu'à notre intelligence.

Dans les deux cas, la société tend à institutionnaliser ses savoirs en s'adressant à l'audience et jamais plus à l'opinion.

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