17Août

Pour en finir avec la télévision #2

Posté par christophe le 2013-08-17
dans De la culture télévisuelle

2013

Tenter de construire un discours critique sur la télévision est une entreprise ambitieuse. Il s'agit tout d'abord de poser le sujet de façon cohérente et articulée sans tomber dans un argumentaire simplifié, à la hauteur de la complexité de la thématique. Il convient ensuite d'admettre qu'il est difficile de convaincre et que la tâche, même (et peut-être surtout) aboutie, a toutes les chances d'être vaine : j'ai souvent constaté qu'il y a un large public pour se soumettre aux règles de la télévision mais un tout petit pour accepter leur critique dès lors que ces dernières l'amènent à se questionner ensuite sur les solutions à envisager. Je ne cherche donc pas à convaincre - et rassurerais ce dernier public - mais à proposer une structure d'analyse à une question complexe. (1)

Pour analyser les effets de la télévision faut-il encore définir le contexte dans lequel elle agit. Il est déjà urgent de préciser que les critiques exposées ici peuvent être émises, tout ou partie, à l'encontre d'autres technologies, d'autres médias. La télévision n'est pas seule responsable des destructions que je décrirai, mais elle y participe très largement et s'inscrit surtout dans un système capitaliste dont elle hérite les déviances et amplifie les effets. D'autre part, elle « déteint » sur tout ce qu'elle concurrence : la radio, les journaux, l'école, internet, etc. La comprendre, c'est comprendre notre environnement médiatique.

Les milieux associés

S'il y a destruction, il y a destruction de quelque chose qu'il convient de définir. Ce qui fait que nous faisons société, c'est l'existence de milieux dits associés, c'est-à-dire des milieux dans lesquels nous nous associons afin que les « je » deviennent un « nous » ; dans lesquels il est possible à un individu de s'individuer, c'est à dire de se transformer, de transformer les autres, bref de participer à la transformation du milieu. Par exemple, le savoir et le langage sont des milieux associés. Les détruire, c'est détruire une capacité de l'individu à exister. Si les milieux associés nous permettent de vivre en société, de définir et respecter un cadre qui l'autorise, c'est parce qu'ils transforment la pulsion en énergie sociale. Ceci est primordial, car si nous cédons à la pulsion nous répondons à un instinct, nous agissons sans raisonner. Il est alors impossible de faire société.
Ce qui nous rend capables de dépasser nos pulsions, c'est en partie notre capacité d'attention. Nous pouvons y trouver deux acceptions : la première relève de l'attention à l'autre. L'écoute de l'autre qui nous permet de prendre soin de l'autre. Cela est valable pour nous mêmes ; faire attention à ce que nous ressentons nous permet de prendre soin de nous et d'être à l'écoute d'une pulsion, de la comprendre et d'agir en conséquence. La deuxième relève de la concentration à une tâche, notamment un apprentissage ou un travail. Dans les deux cas l'attention est essentielle aux milieux associés, notamment dans le cadre intra-familial dans lequel la télévision tient aujourd'hui généralement une grande place. Or, nous le savons, notre capacité à mobiliser une attention n'est pas démultipliable. Nous sommes physiquement tous limités : notre cerveau ne nous permet pas, contrairement aux idées reçues, de faire deux choses à la fois. Le cerveau fait une chose puis une autre, et ce qui nous trompe est la vitesse à laquelle il alterne les tâches ; il n'en demeure pas moins limité.

Liliane Lurçat nous rappelle le concept de culture d'usage, « concept englobant qui permet de regrouper en les caractérisant les aspects particuliers des manières de vivre dans les différentes civilisations, suivant le développement technique et les coutumes locales. » Je le rapproche volontiers de celui de « milieu symbolique », une propension à passer par l'imagerie mentale pour former une idée. Les cultures d'usages et les milieux symboliques sont essentiels dans la fabrication des milieux associés par le principe-même qu'ils participent de la construction de l'opinion, facilitant ainsi son échange et transmission et donc la transformation des individus par interactions sociales. Tous deux participent de l'évolution des cultures partagées et donc à ce qui fait société.

Les écrans et les images mentales

Sans trop m'étendre sur le sujet, il me paraît important de rappeler l'importance des images mentales. Toute construction de sens passe par les images que nous formons « dans notre tête ». Nous construisons les pensées par des images et personnalisons ainsi les idées de façon individuelle avant de les partager, notamment par des mots.
Les écrans, dont la télévision mais pas seulement, ont leur importance ici car ils interfèrent avec nos images mentales en court-circuitant leur fabrication. Je ne crois pas qu'il soit faux de dire qu'elles transforment cette construction personnelle en lui « imposant » des images extérieures. Une sorte de préfabriqué industriel interdisant une imagerie mentale qui nous serait propre.
Dans diverses sciences humaines il existe un consensus, non prouvé scientifiquement et constituant plus une très forte intuition : il serait prudent, voire essentiel, de respecter l'ordre d'apparition des hypomnématas (les supports de mémoire) dans l'histoire de l'Humanité et de les intégrer dans la vie des enfants, et notamment dans leurs apprentissages, progressivement et dans cet ordre. Ainsi, pour faciliter la construction des images par l'enfant, le laisser découvrir les livres d'images et le dessin puis introduire l'écriture et enfin seulement les écrans. Trop d'écrans avant même que l'enfant se soit construit avec les images et ait prit l'habitude de se faire ses propres images mentales est une perturbation grave de son évolution.

Dispositif et processus

En premier lieu, pour bien poser le sujet, il me paraît nécessaire de distinguer d'une part les dispositifs de la télévision qui correspondent à la mécanique mettant en scène acteurs, programmes, contenus et leurs techniques, et d'autre part le processus télécratique qui relève des incidences psychiques et physiologiques et des transformations sociales et psychosociales engendrées. Les identifier nous permet de clairement rendre compte de la complexité des interactions et nous évite les travers de critiques trop simplistes qui chercheraient des responsables directs. (2)

En quoi consiste le dispositif actuel de la télévision ? Afin de le comprendre, je propose de poser la question autrement : est-il possible d'imaginer un autre dispositif autour de cette technologie ? A coup sûr oui. Par exemple, il est possible d'imaginer que la télévision ne serve qu'à diffuser des événements (culturels, sportifs, politiques) de façon à toujours n'exister qu'en fonction de la « vraie vie » et de ce qu'elle génère, et que le seul format proposé reste le direct. En imaginant cela, nous comprenons bien que la télévision est le résultat de choix complètement différents. Quels choix ? Tout d'abord celui de proposer des programmes. Les émissions sont programmées, c'est-à-dire proposées pour une durée précise à un horaire précis, annoncé et appliqué. Cela a des conséquences énormes sur les contenus. Le fait d'avoir le choix entre le direct et le différé (c'est-à-dire la possibilité de procéder à un montage) influe évidemment sur les contenus. Ils sont mis en concurrence. Par la publicité bien-sûr, mais pas seulement : chaque acteur de la télévision cherchant à obtenir un meilleur positionnement sur la grille de diffusion. La télévision ne propose pas des contenus, comme peut le faire internet, mais des programmes exploitant des contenus dans le cadre d'émissions éphémères. Et ça change tout. Cela a également des conséquences sur les formats car ils deviennent très utiles pour rendre le programme plus attractif.
Ajoutons à cela le fait que la télévision a un propriétaire. Qu'il soit privé ou public il est le décideur suprême et agit, a minima en déléguant, sur le choix éditorial de sa ou ses chaînes. Contrairement à ce que le Conseil National de la Résistance proposait il y a 70 ans, les pouvoirs économiques ne sont pas séparés des pouvoirs médiatiques. Nul ne peut nier que les premiers n'influent pas sur les seconds.
Dans un tel dispositif, nous n'avons aucune difficulté à dégager la principale problématique pour les acteurs de ce média : le temps. Une émission doit avoir une durée car il n'est pas imaginable qu'elle déborde sur la suivante ou qu'il existe un décalage. Nous voyons bien d'ailleurs comment des événements sportifs créent souvent des « perturbations » ; c'est ainsi que sont perçus ces décalages par certains acteurs et certains téléspectateurs. Le temps est un des facteurs les plus influents sur les contenus eux-mêmes ; Bourdieu avait déjà dépeint la façon avec laquelle le « plus simple / plus court » était un leitmotiv dont usent les acteurs en se les imposant et en l'imposant à leurs invités. Tout argumentaire y est ainsi égal à un autre et n'a pour seule valeur sa durée. Cela vaut pour tout type d'émission, du divertissement au débat en passant par les formats standardisés des feuilletons et séries ; tous se voient imposés un format qui commence par sa durée dépendante de la « case » dans laquelle ils sont destinés dans la grille de programmation. Cette case est entourée et coupée par de la publicité ciblée à des moments très précis ce qui influe fortement sur ce qui va la précéder. Le format est donc une contrainte liée au couple publicité / audience qui force le programme à adapter ou créer son contenu afin d'atteindre des objectifs d'adhésion.
Le choix de doter la télévision d'un dispositif orienté « programmation » a donc une influence indéniable et implacable sur les contenus et cette influence est d'abord d'ordre structurel.

Processus : les effets du format

Lorsque nous regardons des archives datant des premières heures de la télévision, nous ne pouvons que constater une différence notoire de rythme. La télévision d'alors, fabriquée sur le modèle des médias existants, presse et radio, se basait sur le verbe, le sens. Elle disait quelque chose, se démarquant des autres médias par la « présence » à l'écran des émetteurs.
La télévision est devenue une industrie. Elle s'est professionnalisée en tous points, par la spécialisation de ses acteurs. De nouveaux métiers se sont créés pour renforcer la professionnalisation de telle ou telle activité. C'est ainsi que les programmes ont pu devenir des émissions de plus en plus techniques. Cette industrie et la montée en compétence dans chacune de ces techniques répondaient à un objectif : attirer le spectateur pour augmenter le coût des annonces et ainsi financer les futurs programmes. Un cercle vicieux, sans fin, dans lequel la concurrence des chaînes et des autres médias ne fait qu'amplifier le phénomène.

Dans ce système, il me semble que le format est le bras armé de la télévision pour atteindre à coup sûr les objectifs d'audience. Parmi les fondamentaux du format, j'en retiens quelques uns :

  • La case dans la grille des programmes a pour objectif de cibler un type de spectateur censé être chez lui au moment de la diffusion. Chercher ainsi à atteindre un maximum d'audience sur la même case réduit le spectateur au profil auquel il est censé appartenir. Le contenu et le format du programme sera fabriqué pour plaire à ce profil ;
  • Le montage est un véritable piège. Il s'agit d'une fabrication d'images de A à Z dans un but précis. Le montage est partout à la télévision est répond lui-même à un cahier des charges imposé, indépendamment de ce que le contenu nécessiterait, dont la principale contrainte est la durée. La meilleure application du montage réside sans doute dans les reportages des Journaux Télévisés : ils sont construits selon un modèle quasi-unique de narration, basés avant tout sur un minimum de contenu et de texte, centrés et « animés », voire même souvent provoqués, par les images, construits pour servir le propos du journaliste quitte à faire mentir les protagonistes ou les images par des coupes « bien » choisies ; ils font intervenir des petites histoires anecdotiques dans l'actualité en donnant une place importante aux premières au détriment de la seconde et de toute analyse ;
  • La télévision est un média chaud (principe définit par Marshall Mac Luhan), c'est-à-dire qu'il ne laisse pas de blancs : il est tout autant impossible pour l'intervenant d'un débat de trouver une vraie place dans une émission prévue pour ne pas laisser de place à l'imprévu que pour le spectateur de prendre le temps de la réflexion, de s'arrêter sur quelque chose qu'il n'a pas compris ou qu'il trouve important ;
  • Le piège des formats tend à réduire,voire détruire, la possibilité de dire les choses en prenant le temps de produire un discours abouti. Dire les choses prend du temps, mais le temps est cher à la télévision. Cette dernière doit veiller à « bien » l'utiliser et ne prendra jamais le risque de perdre un spectateur : celui-ci est donc habitué à des formats, un rythme, des montages identiques sur la forme pour qu'il se sente à l'aise, « chez lui ». Les professionnels de la télévision sont enfermés dans ce principe et chercheront par tous les moyens à concentrer l'intervention des non-professionnels dans un temps imparti, d'où la règle du « faire simple / faire court ».

Les formats permettent de professionnaliser le dispositif télévisuel, de le maintenir dans des processus de type capitalistes. Ils ont une action dans les deux sens : ils donnent la forme des programmes, sont influencés par les constituants du dispositif (la pub par exemple) et agissent sur les contenus. Ils jouent également sur l'individu car ce sont eux qui permettent d'aller au bout de la logique. Par exemple : "c'est intéressant, mais on a plus le temps, il y a la pub" est imposé par le format sur le sens.

Processus : analyse et effets des contenus

Je classe les contenus télévisuels en trois grandes catégories : 1, l'information ; 2, les faits divers, l'événementiel et le divertissement ; 3, la publicité. Elles correspondent à un parti-pris, le mien, dissociant les faits divers de l'information car toutes deux répondent à une logique opposée quoiqu'appartenant souvent aux mêmes programmes : les faits divers se font passer pour de l'information alors que leur mécanique opère en ayant pour moteur l'émotion pour faire passer un message, ce dernier étant souvent infondé, non prouvé. L'information relève plus de faits, même lorsque le message n'apparaît pas objectif. L'information peut être du fait déformé certes mais a une logique plus « top-down » (du général vers l'analyse) alors que le fait divers a une logique « bottom-up » (d'un événement particulier local vers une analyse à portée sociale, nationale, etc.).
La catégorie de l'information correspond à des programmes qui sont eux aussi mis en concurrence (entre des programmes d'une même chaîne, entre des programmes d'une même case, avec d'autres médias). Ils sont eux aussi soumis aux formats cherchant à évoluer pour chercher plus de public. Ajoutons à cela le milieu uniformisé « incestueux » dans lequel ils sont créés (les journalistes les plus en vue affectionnent depuis longtemps la proximité avec les personnalités politiques et tous ont souvent fait les mêmes études dans les mêmes établissements, partagent les mêmes restaurants, etc.). L'auto-critique y est interdite, la critique des classes dirigeantes pour le moins compliquée. Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que le contenu des programmes d'information télévisuels soient simplifiés à l'extrême, grossis. Ils doivent eux aussi chercher l'audience, donc plaire au plus grand nombre, s'adresser à l'émotion donc à la pulsion.
La seconde catégorie a pour point commun la recherche de la diversion. A l'image de jeux du cirque, les événements sportifs, les émissions de divertissement, la diversion des faits divers au sein des programmes d'information, les programmes de télé-réalité ont pour objet et effet de recentrer les spectateurs sur du superficiel. Ils recréent sur l'écran un monde à part, une vie télévisuelle qu'il n'est possible de vivre qu'en allumant le poste. Nulle part ailleurs la vie se passe comme ces programmes : nulle part vous serez soumis à autant de drames, d'accidents, de meurtres que dans la loupe des faits-divers quotidiens ; nulle part ailleurs vous ne vivrez des événements sportifs comme au travers de la télé, car dans un stade il n'y a pas tous ces ralentis, pas les commentaires, pas de gros plans, mais une foule qui vie au rythme d'un vrai événement ; nulle part ailleurs vous ne verrez un tel décalage avec la réalité que dans des émissions préfabriquées de divertissement et de télé-réalité qui n'ont d'autres buts que de vous « ouvrir » les portes de la société de consommation et de vous maintenir dans la fausse croyance que vous y êtes bien.
La troisième catégorie, la publicité, est le ciment de l'édifice. Lorsque la télévision est née, les programmes existaient pour eux-mêmes ; aujourd'hui, et depuis la structuration de la publicité dans l'ensemble de la société, les programmes sont conçus avec et pour elle. Les formats, les rythmes, parfois même les contenus sont fabriqués pour faciliter l'arrivée de la publicité, à l'image des films coupés au moment opportun ou des séries scénarisées dans ce but. Il faut savoir que l'industrie cognitiviste a fait d'énormes progrès et qu'elle est surveillée de très près par les industries de la publicité et du divertissement pour adapter les programmes à la connaissance du fonctionnement du cerveau humain. Il est devenu impossible d'échapper à la manipulation des images.

La création de milieux dissociés et ses conséquences

La télévision fonctionne comme un énorme court-circuit. Un court-circuit de ce qui fait de nous des individus faisant société. Les formats sont en grande partie responsables de la façon dont la télévision s'adresse à notre pulsion et capte de manière concurrentielle notre attention.
La télévision est un média plus facile, plus rapide, demandant moins de travail au spectateur. Cette réalité est amplifiée par son pouvoir de séduction : la télévision est une fabrique d'images séduisantes qui connaît nos fonctionnements cognitifs et s'adresse directement au cerveau. C'est de l'hypnose.
Ce faisant, elle s'impose comme une concurrente directe et impitoyable à tout ce qui demande de l'attention : l'éducation et l'instruction en tête, mais aussi les relations sociales et intra-familiales. Elle accapare toute l'attention, monopolise la relation. La trans-individuation, qui se définit par le fait d'évoluer comme individu en existant socialement par trans-formation de l'autre et de soi, intervient lors de circuits longs. La télévision n'a pas besoin de circuits longs mais de circuits courts. L'effort est moindre voire nul. C'est ainsi que débute la destruction des milieux associés, première étape à la construction de milieux dissociés.
Les milieux dissociés créés par la télévision remplacent les lieux de vie, de sociation. Un repas familial est un milieu associé ; on y discute, on s'associe dans un repas et des discussions. La télévision pendant un repas capte l'attention qui est toute entière tournée vers elle. L'échange, lorsqu'il existe, n'est possible qu'en rapport avec les programmes ; nous pourrions croire que l'échange est en rapport avec le contenu, mais ce serait oublier qu'alors d'une part le contenu est imposé et que d'autre part il est formaté par les imageries forcées et le rythme structurant. La télévision rythme la discussion en faisant se succéder les contenus. Il ne s'agit plus d'un milieu associé mais de son inverse, un milieu dissocié.
De plus, il n'y a pas de vie politique au-delà de la diffusion des contenus. Les programmes télévisés sont d'une part anti-démocratiques de par les parti-pris de leurs acteurs et le peu de place laissé à d'autres visions que la leur, et de l'autre soumis à des droits très restreints interdisant, à quelques exceptions près, un usage citoyen en dehors de la diffusion télévisée. Il n'est pas possible, sauf à contrevenir dans la plupart des cas aux règles légales, de contourner l'imposition de la publicité et/ou des horaires.

Les milieux dissociés créés par la télévision ont trois effets :

  1. la très forte influence suggestive des programmes, toutes catégories confondues, sur la culture d'usage. Cette influence a pour effet d'appauvrir la culture d'usage et de recentrer les échanges sociaux autour « de ce qu'a dit la télé ». Je pense qu'elle a aussi pour effet d'enlever du politique dans la mesure où la diversion des programmes tend à centrer les centres d'intérêts autour de ce qui « ne fâche pas » et à réduire ce qui est politique à son pendant émotionnel.
  2. la transformation (ou le renforcement de celle-ci) de l'individu en un consommateur. L'effet ne s'arrête pas aux effets de la publicité mais aussi aux effets des formats et des moindres efforts de réflexion qu'ils demandent. Il est beaucoup plus facile de consommer la pauvreté des journaux télévisés que de se forger une opinion via les autres médias.
  3. La transformation de l'individu collectif en une foule artificielle, qui n'existerait pas sans la télévision, lui interdisant la construction des milieux associés. C'est là que le « nous » devient un « on ».

L'audience au détriment de l'opinion

Ce chapitre seul est un sujet à part entière. Selon Stiegler, « l'audience est la destruction de l'opinion ». Elle la détruit car elle la transforme. L'une ne coexiste pas avec l'autre. L'opinion est un avis personnel, pas collectif. Elle est produite par un individu et elle se définit donc par l'impossibilité de dissocier l'objet (à propos duquel est émise l'opinion) du sujet (le « je » qui émet l'opinion). L'audience, qu'il ne faut pas entendre ici comme étant la somme des spectateurs, est l'individu collectif à qui s'adresse la télévision, ce « on », cette cible à atteindre. Il faut comprendre par audience le principe "auditoire", de captation de l'attention. En ciblant l'audience, la télévision ne s'intéresse pas à l'opinion. Si elle le faisait elle chercherait à éduquer, à fournir des arguments ; elle prendrait le temps de dire, de vérifier la réception, la compréhension. Elle chercherait de l'interaction, de la participation. Elle ouvrirait ses émissions, même et surtout dans leurs constructions. Elle abolirait la publicité purement et simplement. Elle se déconnecterait de propriétaires influents sur d'autres champs (économiques ou politiques).
S'adresser à l'opinion est tout simplement impossible dans le format actuel de la télévision car il n'existe pas de construction de circuits longs permettant aux individus de s'individuer, de faire sens, de trans-former les autres par son opinion et de trans-former la sienne par celle des autres.
Il faudrait également commencer par sortir les mots de la prison sémantique dans laquelle ils ont été enfermés. L'opinion est devenue le pseudo avis d'un « on » dont les contours ne sont pas bien définis. L'avis de quelqu'un qui n'existe pas enfermé dans un format imposé. La suprématie des sondages et des micro-trottoirs, au-delà du fait qu'ils sont totalement anti-scientifiques et anti-démocratiques, parlent de l'opinion comme étant cette audience. L'audience, elle, se contente d'être le cumul supposé des spectateurs présents au même moment devant leur poste.
Si nous ne redonnons pas leur sens à ces mots, nous ne pouvons pas combattre la télévision. Nous ne pouvons même pas dénoncer son processus.

En guise de conclusion : le pouvoir de l'écran de télévision

Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de l'écran de télévision. A la différence des autres types d'écrans, et cela fait à mon sens toute la différence, la télévision exerce un pouvoir attractif de captation de l'attention extrêmement fort. Les programmes sont conçus pour cela, les formats sont choisis dans ce but. Les jeux vidéos, sites internet et logiciels qui « peuplent » les autres écrans sont loin de rivaliser avec la télévision sur ce point. (3)

Nous sommes face à un système qui s'accepte, s'auto-alimente, s'auto-légitime et s'auto-célèbre intégralement. Toute critique interne va se heurter aux impératifs d'un des acteurs et à son pouvoir ; elle n'existera pas longtemps. Toute critique externe ne la bouscule pas. La seule marge de manœuvre d'évolution de la télévision réside dans le format, sorte de Graal pour les techniciens et penseurs de la télévision convaincus de pouvoir trouver des recettes miracles faisant de la télé un média moderne, intéressant, important, essentiel, etc. Mais la recherche d'un format idéal maintient la télévision dans le même système, le format restant contraint aux mêmes pressions et étant choisi pour les mêmes raisons, recherche de l'audience en tête.

La combinaison télévision – publicité est très subversive car elle détruit l'identité pour la remplacer par autre chose en s'attaquant à la pulsion et à l'attention, rendant l'individu totalement dépendant de l'écran et des schémas mentaux qu'il propose, un parfait consommateur. Le processus contamine tout le dispositif télévisuel et tout contribue à l'amplifier : formats, mélange des genres (information et divertissement par exemple), etc.

Nous avons à faire à un monde artificiel qui s'invente ses codes et les passe dans les milieux symboliques, les restructurant au passage. Il s'agit d'une contamination, d'un formatage, une sorte de réécriture forcée et violente de tous nos codes sociaux.

Il ne faut pas se tromper de combat : le processus télécratique est complexe et il convient d'être attentif à ce qui court-circuite réellement. Ainsi, s'attaquer à la publicité à la télévision telle que cela a été fait jusqu'à présent n'a pour autre conséquence que d'oublier le bras armé du court-circuit : les formats dont nous savons maintenant comment et pourquoi ils existent. Quel intérêt existe-t-il à imposer des quotas de publicité, des périodes limitatives ou un nombre de coupes limité quand le problème de la publicité existe bien au-delà de sa propre diffusion et quand ces limites sont construites par les principaux bénéficiaires qui en déduisent alors automatiquement les contournements qu'ils jugent acceptables ? Aucun. Toute discussion dans le système n'est qu'une diversion qui interdit de poser la question du système.

La télévision n'a rien d'humaine, elle est une formidable machine despotique, entièrement capitaliste, imposant une vision unique de la société, entre les mains de gens peu scrupuleux et peu soucieux de l'individu. Il n'y a aujourd'hui pas d'autre télévision que celle-ci car son dispositif ne le permet pas.

 

1 - Certains se sont déjà essayésà un exercice analogue et c'est dans une tentative de synthèse et de mise en équation de leurs pensées vers lesquelles j'abonde et de la mienne que je vais me lancer à mon tour. Ces auteurs sont notamment : Bernard Stiegler (notamment par l'ouvrage « la télécratie contre la démocratie »), Liliane Lurçat (« la manipulation des enfants par la télévision et les ordinateurs »), Pierre Bourdieu (« Sur la télévision ») et Marshall Mc Luhan (« Pour comprendre les médias »). J'ai également déjà produit plusieurs billets sur mon blog, www.christophe.rohou.fr, ainsi que des ressources éducatives développant des sujets traités dans cet article. 
2 - Cela étant dit, je ne cherche nullement à dédouaner les acteurs du dispositif de leurs responsabilités dans les destructions que produit le processus télécratique : les responsables médiatiques et politiques ne peuvent plus nier que la télévision est devenue un grave problème de société et leur silence complaisant face aux critiques, leurs discours rassurants et leur défense de la télévision telle qu'elle est aujourd'hui sont autant de fautes de ces acteurs qui se trouvent être justement ceux qui ont le plus à gagner dans le maintien en l'état de l'appareil. Il n'est pas sérieux de dire considérer les gens comme responsables de ce qu'ils regardent en sachant que le dispositif actuel les enferme dans un piège.
3 - Les plus attaquables de tous sont les jeux vidéos qui relèvent d'une tout autre culture et, même s'ils ne sont pas déconnectés de la problématique des écrans, ne sont pas conçus pour capter l'attention en attendant la publicité et leurs formats ne relèvent pas de cela mais bien plus d'une logique de parcours de jeu dont la progression de la difficulté est mesurée pour être agréable au joueur.

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